L'énergie et l'intégrité de John Matos Crash


Robert Bonaccorsi


Nous parlons de John Matos Crash, tel qu'en lui-même, dans sa force, sa tension, sa rigueur... Sa  présence dans le monde de l'art, telle une icône alternative. Un semblant d'oxymore, ou tout au moins le signe d'une ambiguïté féconde. En effet, un artiste du graffiti, (un tagueur, un bombeur) inscrit son travail dans un ailleurs urbain et quotidien comme un acte performatif éphémère supprimant les intermédiaires (galeristes, directeurs de musées ou de centres d'art) entre le créateur et son public. Par là-même, le « street artist » bouscule les hiérarchies, établit des passerelles, élabore des carrefours entre l?affiche, la musique, les institutions, la publicité, pour aller à la rencontre d?un public neuf sinon vierge. Une translation donc des lieux spécifiques, traditionnels, identifiés de l?art vers les quartiers, les banlieues, le coeur des villes qui redéfinit en pratique les rapports entre culture populaire et culture savante.  John Matos Crash articule son propos depuis ses premières interventions (à la fin des années soixante-dix de l?autre siècle) sur les trains, voitures, lignes de métro, dans le principe d?une réappropriation d?une ville, de sa ville, New York. Le graffiti, le jeu sur la lettre, déclinent ici une manière de voir et un art de vivre. L?esthétique de John Matos Crash se conjugue dans la complexité des approches et des références : comic-strip, dessin, logos titres, onomatopées?couleur(s), encore et toujours, plus que jamais. Jeux de signes, d?images, autrement dit, l?esprit et la lettre ! Tout cela conduit à tisser de multiples liens avec d?autres mouvements artistiques contemporains. Evoquer ici le Pop Art s'apparente à un truisme. Toutefois, on peut et on doit, surtout à la Villa Tamaris, (centre d?art bien connu pour sa familiarité  avec les thématiques liées à l'image), parler des influences et des confluences avec le Salon de la Jeune Peinture autour des années soixante, la Figuration narrative et la Figuration libre. Les références à l'iconographie populaire constituent en effet pour tous ces courants, dans leur diversité, un fonds commun. En 1984, l?exposition 5/5 du Musée d?Art Moderne de la Ville de Paris consacrera ces filiations rhizomiques. John Matos Crash se retrouvait alors aux côtés de Robert Combas, Hervé et Buddy Di Rosa, Jean-Michel Basquiat, Keith Haring, François Boisrond, Kenny Scharf, Tseng Kwang Chi, Louis Jammes, Rémi Blanchard? Son passage à la toile ne constitue pas un accommodement, encore moins un reniement, mais un prolongement, l?exploration d?un nouveau médium, une contradiction assumée et dépassée? La présence de ses oeuvres dans les plus grands musées internationaux (du MoMA de New York au Stedelijk Museum d'Amsterdam) en témoigne. Quarante ans après, John Matos Crash persiste et signe  en multipliant et renouvelant ses secteurs d?intervention : la rue, les murs, les guitares (pour Éric Clapton et John Mayer), l'atelier, les évènements, les performances, les fresques (Pop Eye, New York, 2013), pour une oeuvre multiforme et singulièrement cohérente. Avec une intégrité et une énergie rares, une lucidité et un humour sans équivalent, John Matos Crash mène à bien une oeuvre où se discerne une politique du regard. La présence de l??il manifeste le point de vue, l'échange, la ligne '?horizon et de partage. Car toute l??uvre de Crash le démontre, il ne suffit pas de donner à voir ailleurs, il faut aussi montrer autre chose. Something else ! Then and now ! Hic et nunc ! Aujourd'hui à la Villa Tamaris, pour notre plus grand plaisir.


 


Juillet 2015.


 


C'est une grande fierté pour moi que de revenir à La Seyne-sur-Mer en tant que commissaire d'exposition. La première fois remonte à 1998 où nous avions présenté Jean-Michel Basquiat au Fort Napoléon.


La Grande Maison nous ouvre ses portes avec une autre icône du Graffiti
américain, John Matos Crash.


Si Basquiat est plus connu du grand public de par ses liens avec Andy Warhol et son décès précoce qui l'ont élevé au rang d'artiste maudit (label important pour le marché de l'art) Crash, compagnon de la première heure de Basquiat et acteur incontesté de la première vague du Graffiti, mérite toute notre attention.


C?est en octobre 1980 que se tient à la galerie Fashion Moda, dans le Bronx à New York, l'exposition "Graffiti Art succès for America " regroupant 19 artistes.


C'est la première exposition consacrée au Graffiti en galerie.


L'organisateur n'est autre que Crash qui d'entrée de jeu se place en chef de file de ce mouvement.


Il participe également l'année suivante à l'exposition "New York, new wave" au PS1 (aujourd'hui annexe du MoMA), et qui révélera Basquiat au monde de l'art.


Puis en 1983 il expose à la prestigieuse galerie Sidney Janis qui le fera entrer dans de grandes collections comme celles du Musée de Brooklyn. En 1984 a lieu au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris l'exposition "France/USA, 5/5" où Basquiat, Haring, Scharf et Crash sont confrontés à Combas, Di Rosa, Boisrond et Blanchard. Puis se succèdent jusqu'à aujourd'hui de nombreuses expositions dans les galeries aussi bien que dans les musées.


L'apport de Crash à l'histoire de l'art est primordial car il montre qu'il est possible de passer du support mural de la rue à la toile de chevalet sans pour autant ni se renier ni perdre en vitalité. En assumant pleinement ses sources dans les Comics ou le Pop Art, il revendique un héritage qu'il transcende.


Je tiens à remercier Robert Bonaccorsi et son équipe pour leur accueil ainsi que la Galerie Brugier-Rigail qui a rendu cette exposition possible.



Herve Lourdel